{"id":1222,"date":"2020-04-14T19:05:55","date_gmt":"2020-04-14T18:05:55","guid":{"rendered":"http:\/\/lucie.globalmaderas.cl\/?p=1222"},"modified":"2020-04-24T17:06:19","modified_gmt":"2020-04-24T16:06:19","slug":"lhiver-1978","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lucie.globalmaderas.cl\/index.php\/2020\/04\/14\/lhiver-1978\/","title":{"rendered":"L&#8217;hiver 1978"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"561\" height=\"550\" src=\"http:\/\/lucie.globalmaderas.cl\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/nain.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-1223\" srcset=\"https:\/\/lucie.globalmaderas.cl\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/nain.png 561w, https:\/\/lucie.globalmaderas.cl\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/nain-300x294.png 300w\" sizes=\"(max-width: 561px) 100vw, 561px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>\u201cL\u2019hiver 1978 a \u00e9t\u00e9 rude, presque autant que celui qui s\u2019annonce. \u00e7a me rappelle de vieux souvenirs\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\">Grand-P\u00e8re avait tir\u00e9 sur sa pipe en \u00e9touffant dans sa barbe grise un petit rire rauque, qui s\u2019\u00e9tait transform\u00e9 en quinte de toux s\u00e8che et sifflante. J\u2019en avais eu mal aux poumons pour lui et je l\u2019avais regard\u00e9 en silence se tordre en deux, ses joues rouges coinc\u00e9es entre ses genoux cagneux, tentant vainement de calmer les soubresauts de sa poitrine. Je l\u2019avais regard\u00e9, les yeux ronds comme des billes, les mains paralys\u00e9es en l\u2019air, au dessus des petits personnages que je m\u2019amusais \u00e0 faire vivre joyeusement quelques secondes plus t\u00f4t. Grand-P\u00e8re ne parlait jamais beaucoup et quand il le faisait, cela m\u2019impressionnait tellement que je ne savais jamais quoi lui r\u00e9pondre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\">Il avait redress\u00e9 l\u00e9g\u00e8rement le menton, avait racl\u00e9 sa gorge, aussi loin que possible, et en avait extrait quelque \u00e9paisse s\u00e9cr\u00e9tion jaun\u00e2tre qu\u2019il avait envoy\u00e9e d\u2019une br\u00e8ve expiration \u00e9nergique et experte dans le feu qui se mourait. Je me souviens parfaitement de la sc\u00e8ne. A l\u2019\u00e9poque, cela ne m\u2019avait pas d\u00e9go\u00fbt\u00e9. J\u2019avais continu\u00e9 \u00e0 le fixer, les bras en l\u2019air, la bouche entrouverte, me demandant s\u2019il allait mourir l\u00e0 devant moi &#8211; et cette pens\u00e9e avait fait galoper les battements de mon coeur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\">Mais non. Il m\u2019avait lui aussi regard\u00e9, un petit sourire \u00e9tirant ses l\u00e8vres craquel\u00e9es, avait \u00e0 nouveau port\u00e9 sa pipe \u00e0 la bouche, comme si de rien n\u2019\u00e9tait et avait d\u00e9sign\u00e9 la fen\u00eatre de la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\">\u201cIl neige, mais c\u2019est une bagatelle compar\u00e9 \u00e0 l\u2019hiver 78. De tout petits flocons de pacotille. Du sucre glace.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\">Mes billes vertes s\u2019\u00e9taient port\u00e9es vers la fen\u00eatre, toujours plus arrondies, de surprise, de fascination, pour ce vieillard fragile dont la voix continuait de porter, grave et sereine. J\u2019avais vu les bourrasques, les rafales blanches et poudreuses qui ne cessaient de venir frapper les vitres avec violence, toujours plus furieuses, \u00e0 chaque nouvel essai, de s\u2019y \u00e9chouer bruyamment au lieu de les d\u00e9truire et se frayer un chemin vers l\u2019int\u00e9rieur. J\u2019avais pens\u00e9, alors, comment \u00e9tait-il possible d\u2019avoir connu un hiver plus rude encore ? Voil\u00e0 des jours que je n\u2019avais pu sortir, des jours que je restais enferm\u00e9 ici \u00e0 jouer au coin du feu au lieu de jouer dehors avec mon voisin Armand.<\/p>\n\n\n\n<p>\u201cTu vois ce nain de jardin, sur l\u2019appui de fen\u00eatre ?\u201d&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\">Il avait d\u00e9sign\u00e9 la m\u00eame fen\u00eatre de sa pipe tremblante, l\u2019oeil \u00e9clair\u00e9, la mine jubilatoire. J\u2019avais suivi l\u2019extension fumante de sa main, \u00e9carquillant les yeux, tentant de deviner une forme sous l\u2019amas laiteux qui recouvrait l\u2019appui de fen\u00eatre et cachait d\u2019ailleurs presque enti\u00e8rement la fen\u00eatre. Sans succ\u00e8s. Je m\u2019\u00e9tais m\u00eame demand\u00e9 s\u2019il y avait eu un jour un nain de jardin post\u00e9 ici. Encore aujourd\u2019hui je me le demande\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\">Mais je n\u2019avais pas os\u00e9 le contredire et je m\u2019\u00e9tais content\u00e9 de regarder l\u00e0 o\u00f9 me demandait de regarder mon grand-p\u00e8re, hochant la t\u00eate d\u2019une fa\u00e7on h\u00e9sitante.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u201cC\u2019est l\u2019unique rescap\u00e9 de la Tribu More-N\u2019ach. Tout le reste a \u00e9t\u00e9 ravag\u00e9 par la temp\u00eate qui fit rage pendant six jours en ce fameux hiver 1978.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\">Il avait fait une pause afin de mieux capter ma r\u00e9action, m\u2019\u00e9piant du coin de son oeil droit, le seul encore assez vaillant, mais qui n\u2019avait tout de m\u00eame pas su distinguer mon incompr\u00e9hension. Je pense qu\u2019il avait d\u00fb la confondre avec de l\u2019int\u00e9r\u00eat, car il avait continu\u00e9, apr\u00e8s un long silence jubilatoire pendant lequel il en avait profit\u00e9 pour \u00e0 nouveau tirer sur sa pipe, \u00e0 d\u00e9biter son r\u00e9cit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\">Ils habitaient l\u00e0 depuis des milliers d\u2019ann\u00e9e mais \u00e0 l\u2019origine, ils \u00e9taient d\u2019une contr\u00e9e lointaine appel\u00e9e More-N\u2019ach. Un endroit froid, glacial, au sol rocailleux, au ciel blanch\u00e2tre. C\u2019est en tout cas ainsi qu\u2019ils me le d\u00e9crivaient, et c\u2019\u00e9tait ainsi que les plus vieux le d\u00e9crivaient aux plus jeunes. Tu peux alors comprendre pourquoi ils avaient voulu quitter cette contr\u00e9e inhospitali\u00e8re et qui pourtant les avait accueillis pendant de longs si\u00e8cles, les rendant durs et tenaces. Solides. Ils ne savaient pas bien vers o\u00f9 ils se dirigeaient, ils ne connaissaient pas le monde, ils savaient juste qu\u2019ils ne voulaient plus \u00eatre ici. En chemin, ils travers\u00e8rent de nombreuses autres contr\u00e9es &#8211; Pim\u2019t\u00fc, Khyrtak, S\u00fcnn\u2026 et firent la connaissance d\u2019autant de tribus. Aucune ne leur parut plus hospitali\u00e8re qu\u2019une autre, et ils continu\u00e8rent donc leur progression. Ils parvinrent un jour ici, un beau jour de printemps, l\u2019alouette sifflotait et l\u2019abeille butinait. Ils firent la connaissance de l\u2019Homme, pass\u00e8rent quelques temps \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s et s\u2019accommod\u00e8rent et du lieu et de ses habitants. Le temps \u00e9tait toujours agr\u00e9able, l\u2019herbe verte et \u00e9paisse, la pluie savoureuse, ils mangeaient \u00e0 leur faim, sans effort, car la nature regorgeait de nourriture. Ils d\u00e9cid\u00e8rent de rester l\u00e0, de s\u2019installer aupr\u00e8s des Hommes, qui les laiss\u00e8rent d\u2019abord occuper leur voisinage, puis \u00e0 mesure que le temps passait et apportait son lot d\u2019\u00e9volutions, leurs p\u00e2tures, leurs champs, leurs enclos, et enfin, leurs jardins. Cela en \u00e9change de menues corv\u00e9es &#8211; \u00e7a pouvait \u00eatre, par exemple, \u00e9radiquer une invasion de taupes, grignoter des mauvaises herbes, r\u00e9colter le miel sauvage des abeilles, repousser l\u2019assaut de rats ou de chiens errants\u2026&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\">La vie s\u2019\u00e9coulait paisiblement, pour la tribu More-N\u2019ach, les ann\u00e9es pass\u00e8rent, les a\u00efeuls disparurent les uns apr\u00e8s les autres, malgr\u00e9 une esp\u00e9rance de vie particuli\u00e8rement longue, leur contr\u00e9e originelle devint source de l\u00e9gendes, de contes nostalgiques ou effrayants, de r\u00e9cits chevaleresques, quand, \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, More-N\u2019ach n\u2019\u00e9tait qu\u2019une terre empoisonn\u00e9e dont on ne pouvait plus rien tirer de bon. Peu \u00e0 peu, cependant, le climat changeait. Imperceptiblement. De fa\u00e7on tellement imperceptible que, comme l\u2019Homme, les More-N\u2019ach s\u2019adaptaient et ne se rendaient pas compte de ce changement. Jusqu\u2019\u00e0 ce que 1978 arrive, l\u2019hiver aussi, sans crier gare. Les More-N\u2019ach connaissaient la neige, ils connaissaient le froid, le gel, le vent. Mais ils avaient toujours compt\u00e9 sur l\u2019aide des hommes pour faire face \u00e0 ces conditions exceptionnelles. Seulement, en 1978, nous n\u2019\u00e9tions pas l\u00e0. Nous avions d\u00e9sert\u00e9 notre r\u00e9gion un moment, car la guerre \u00e9tait \u00e0 notre porte. Nous nous \u00e9tions dispers\u00e9s, r\u00e9fugi\u00e9s ici et l\u00e0, d\u00e8s l\u2019automne, afin de laisser passer l\u2019orage. Cet orage l\u00e0 n\u2019effrayait pas les More-N\u2019ach. Ce n\u2019\u00e9tait pas le genre d\u2019orage qu\u2019ils craignaient. Ils \u00e9taient donc rest\u00e9s, nous regardant partir, un peu triste tout de m\u00eame de se voir priv\u00e9s de notre compagnie pendant un temps ind\u00e9termin\u00e9. Je me souviens bien m\u2019\u00eatre retourn\u00e9 une fois, rien qu\u2019une fois, les avoir salu\u00e9s d\u2019un large geste du bras, puis avoir port\u00e9 mes doigts serr\u00e9s jusqu\u2019aux l\u00e8vres et leur avoir envoy\u00e9 un long sifflet, aigu, puissant. Il avait rebondi, \u00e0 droite, \u00e0 gauche, loin devant&#8230; se gorgeant de tous les autres bruits environnants &#8211; la rivi\u00e8re qui coulait, les feuilles qui bruissaient en tombant d\u00e9licatement sur le sol, le lapin qui s\u2019\u00e9brouait et rentrait en frissonnant dans son terrier, le vent qui soufflait sur la terre du chemin\u2026 Puis il m\u2019\u00e9tait revenu, empli de la clameur chaleureuse de mes avis More-N\u2019ach qui me rendaient hommage en retour. Je ne savais pas que c\u2019\u00e9tait la derni\u00e8re fois que j\u2019entendais l\u2019\u00e9clat de leurs voix \u00e0 l\u2019unisson. Le reste me fut cont\u00e9 par notre ami ici pr\u00e9sent, Plim.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\">L\u2019automne se finit, amenant l\u2019hiver. Et nous n\u2019\u00e9tions pas l\u00e0 quand la temp\u00eate surprit les More-N\u2019ach, quand le froid le plus terrible s\u2019abattit sur leurs petits t\u00eates qui, bien que solides, ne pouvaient supporter les assauts violents de bourrasques glac\u00e9es. Ils tent\u00e8rent de se r\u00e9fugier dans leurs galeries souterraines, mais la terre gela. Elle gela si profond\u00e9ment que la mort vint dans les souterrains, chercher et trouver plus de la moiti\u00e9 de la tribu. Le reste s\u2019enfuit en surface, contraint d\u2019affronter le souffle glacial de l\u2019hiver, d\u00e9muni face \u00e0 tant d\u2019animosit\u00e9 de la part de cette Nature qui jusque l\u00e0 les avait plut\u00f4t bien accept\u00e9s. Passa une journ\u00e9e enti\u00e8re o\u00f9 ils ne purent faire tout \u00e0 fait la diff\u00e9rence entre le jour et la nuit, tant la neige qui tombait, drue, impitoyable, les emp\u00eachait de voir le soleil. Ils rest\u00e8rent grelottants sous un arbre, paralys\u00e9s par le froid, attendant que la temp\u00eate passe et s\u2019attendant \u00e0 ne pas y survivre. La moiti\u00e9 de la moiti\u00e9 restante succomba. Le reste b\u00e9nit l\u2019accalmie qui survint le lendemain, sans pr\u00e9venir. Ils observ\u00e8rent en silence le lourd manteau neigeux qui recouvrait notre jardin. Les corps sans vie qui les entouraient. Le faible scintillement du soleil qui peinait \u00e0 reprendre ses droits mais qui leur apportait un peu d\u2019espoir. Ils \u00e9cout\u00e8rent ce silence pendant des heures, n\u2019osant se regarder entre eux, tentant de calmer le bourdonnement intense de leurs coeurs qui soulevait leurs poitrines dans des soubresauts incontr\u00f4lables. Il leur semblait que ces battements de coeurs r\u00e9sonnaient bruyamment en dehors de leurs petits corps, provoquant un tapage sourd qui venait d\u00e9rangeait la tranquillit\u00e9 d\u00e9sormais install\u00e9e. Les heures s\u2019\u00e9coul\u00e8rent. Le froid \u00e9tait toujours intense mais amen\u00e9 avec moins de violence. La Mort vint \u00e0 nouveau chercher quelques uns de nos amis, ceux qui avaient \u00e9t\u00e9 trop \u00e9prouv\u00e9s par la temp\u00eate et dont le souffle \u00e9tait trop vacillant. Ce fut Plim qui le premier osa bouger. Il cligna des yeux. Une fois. Puis deux. Puis il battit des cils, quelques flocons en tomb\u00e8rent et vinrent se poser avec nonchalance sur le tapis laiteux dans lequel ils \u00e9taient tous enfonc\u00e9s jusqu\u2019au menton. Il tourna la t\u00eate vers ses pairs. Ils \u00e9chang\u00e8rent des regards. Et peu \u00e0 peu, avec peine, ils sortirent de leur transe l\u00e9thargique, s\u2019extrayant difficilement de l\u2019emprise hostile de la neige. Ils us\u00e8rent de leurs derni\u00e8res forces pour d\u00e9gager le chemin vers leurs galeries souterraines. Ils perdirent l\u00e0 de nombreuses vies, \u00e0 nouveau. Il devait rester une petite centaine de More-N\u2019ach, \u00e0 ce moment l\u00e0. Ils s\u2019\u00e9quip\u00e8rent des v\u00eatements les plus chauds qu\u2019ils purent trouver, apr\u00e8s les avoir r\u00e9chauff\u00e9s dans les rayons encore fragiles du soleil, car le gel les avaient rendus durs et cassants comme de la glace. Ils rassembl\u00e8rent des affaires, s\u2019arnach\u00e8rent avec leurs sacs \u00e0 dos emplis de maigres provisions, probablement g\u00e2ch\u00e9es par le froid, et apr\u00e8s un dernier regard triste en direction de notre maison, il s\u2019appr\u00eat\u00e8rent \u00e0 passer le portail. Apr\u00e8s avoir perdu tant de fr\u00e8res, de soeurs, d\u2019amis, d\u2019amants\u2026 ils ne se voyaient pas reprendre leur vie ici et avaient d\u00e9cid\u00e9 de partir chercher ailleurs cette paix de l\u2019esprit qui les avait quitt\u00e9s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\">Malheureusement\u2026 Ils n\u2019eurent pas m\u00eame le temps de sortir du jardin. Ils virent, les yeux agrandis d\u2019effroi, des centaines d\u2019animaux s\u2019avancer, mena\u00e7ants, dans leur direction. Des chats, des chiens, des rats\u2026 Autant de ces animaux qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient employ\u00e9s \u00e0 tenir \u00e9loign\u00e9s de nos habitations en \u00e9change de ce bout de terrain que nous leur offrions. Les b\u00eates \u00e9taient affam\u00e9es. Ils lisaient la convoitise au fond de leurs prunelles jaunes et enflamm\u00e9es. Ils avan\u00e7aient de concert, d\u2019un pas prudent, \u00e9tudiant avec soin leurs proies, se pourl\u00e9chant d\u2019avance les babines devant le festin qui s\u2019annon\u00e7ait. La temp\u00eate avait d\u00e9vast\u00e9 leur habituel terrain de chasse, ils ne s\u2019\u00e9taient pas nourris depuis plusieurs jours. Les More-N\u2019ach \u00e9taient, il y a des milliers d\u2019ann\u00e9es, de redoutables guerriers. La contr\u00e9e de More-N\u2019ach \u00e9tait hostile, et pour survivre, ils \u00e9taient devenus f\u00e9roces. La vie dans notre r\u00e9gion les avaient rendus doux, affables, et il ne leur restait, comme h\u00e9ritage de leur pass\u00e9 guerroyeur, que ces quelques armes \u00e9mouss\u00e9es qu\u2019ils avaient d\u2019ailleurs pu extraire de leurs souterrains gel\u00e9s. Ces pauvres lames ne servirent \u00e0 rien, dans leurs mains ignorantes. Et si elles pourfendirent quelques pattes et tranch\u00e8rent quelques truffes, elles ne caus\u00e8rent que bien peu de d\u00e9g\u00e2t en comparaison du carnage que provoqua la race animale. Bien vite, le sol immacul\u00e9 se retrouva macul\u00e9 du sang de nos petits compagnons. En quelques heures \u00e0 peine, il ne resta plus d\u2019eux que les os, soigneusement l\u00e9ch\u00e9s et nettoy\u00e9s par leurs redoutables pr\u00e9dateurs. Alors qu\u2019ils se croyaient sauv\u00e9s de ce fol \u00e9pisode hivernal, pr\u00eats \u00e0 partir vers un renouveau salvateur, ils avaient finalement \u00e9t\u00e9 rattrap\u00e9s par la dure loi de la nature qui s\u2019impose et \u00e0 laquelle on ne peut se soustraire. Ils avaient surv\u00e9cu \u00e0 son premier assaut, mais, affaiblis, sans ressource, ils n\u2019avaient pu faire face \u00e0 cette deuxi\u00e8me vague bien plus destructrice &#8211; l\u2019instinct de survie animal avait \u00e9t\u00e9 le plus fort.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\">Seul Plim en r\u00e9chappa. Ob\u00e9issant lui m\u00eame \u00e0 l\u2019instinct de survie, il abandonna ses cong\u00e9n\u00e8res d\u00e8s qu\u2019il aper\u00e7ut du coin de l\u2019oeil le premier mouvement belliqueux. Il plongea dans les galeries souterraines, en referma l\u2019acc\u00e8s avec force, puis resta appuy\u00e9 contre la porte. T\u00e9tanis\u00e9 par la peur, il \u00e9couta avec horreur le supplice de ses amis, leurs cris de douleur, le d\u00e9chiqu\u00e8tement de leurs membres, le jaillissement de leur sang en flots puissants, les feulements victorieux de leurs tortionnaires\u2026 Il resta l\u00e0 trois jours et trois nuits, sanglotant, tremblotant, puis il se d\u00e9cida \u00e0 sortir. Il admira d\u2019un regard p\u00e9trifi\u00e9 le champ de bataille, s\u2019imaginant parfaitement l\u2019impuissance et l\u2019inexp\u00e9rience de ses amis face \u00e0 cette attaque impr\u00e9visible. Chaque d\u00e9tail s\u2019impr\u00e9gna dans ses pupilles dilat\u00e9es. Il en fut marqu\u00e9 \u00e0 vie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\">Il marcha lentement jusqu\u2019\u00e0 notre maison, escalada avec difficult\u00e9 la goutti\u00e8re et s\u2019installa p\u00e9niblement sur l\u2019appui de fen\u00eatre du salon. Il \u00e9tait encore l\u00e0, quand nous rev\u00eenmes des cachettes de nos montagnes. Il se passa plusieurs semaines, avant qu\u2019il puisse me raconter tout cela. Pendant ce temps, je m\u2019occupai de le nourrir, de le rassurer, de le r\u00e9chauffer. Il me raconta tout, mais il refusa toujours de nous rejoindre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Il restait seul, seul rescap\u00e9 de la tribu de More-N\u2019ach. Seul, il veillait sur le cimeti\u00e8re invisible qui s\u2019\u00e9talait \u00e0 ses pieds. Seul, il veille toujours. Attendant silencieusement que la Mort vienne enfin le cueillir.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\">Grand-P\u00e8re s\u2019\u00e9tait tu. Il avait ferm\u00e9 ses yeux et s\u2019\u00e9tait assoupi, ronflant doucement, le menton reposant sur sa poitrine. Et moi, je l\u2019avais regard\u00e9 longuement, interdit, le regard passant de sa silhouette avachie jusqu\u2019\u00e0 l\u2019appui de fen\u00eatre enneig\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\">J\u2019avais oubli\u00e9 cette histoire jusqu\u2019\u00e0 ce que je revienne \u00e0 la maison, il y a quelques jours, pour l\u2019enterrement de ma m\u00e8re. J\u2019avais oubli\u00e9 cette histoire jusqu\u2019\u00e0 ce que, au moment de passer le seuil, j\u2019apper\u00e7oive sur le sol, des morceaux color\u00e9s qui, une fois rassembl\u00e9s, pourraient donner vie \u00e0 un nain de jardin. Assis \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, un chat de goutti\u00e8re se l\u00e9chait tranquillement les pattes, lavant soigneusement ses moustaches. Il me jeta un regard per\u00e7ant, bailla \u00e0 s\u2019en fendre la m\u00e2choire, puis se roula mollement en boule sur les d\u00e9bris de pl\u00e2tre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u201cL\u2019hiver 1978 a \u00e9t\u00e9 rude, presque autant que celui qui s\u2019annonce. \u00e7a me rappelle de vieux souvenirs\u201d. Grand-P\u00e8re avait tir\u00e9 sur sa pipe en \u00e9touffant dans sa barbe grise un petit rire rauque, qui s\u2019\u00e9tait transform\u00e9 en quinte de toux s\u00e8che et sifflante. 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