
J’habite un joli appartement, dans une jolie maison de quatre étages de la jolie rue d’Avant. Mes voisins sont gentils, pour la plupart, en tout cas je n’ai pas à me plaindre de ceux habitant le même palier que moi. Je n’ai même pas à me plaindre du tout. Je mène une vie tranquille. Je ne suis pas marié, je n’ai pas d’enfants, je vois peu ma famille,mais cela ne me dérange pas. J’aime ma solitude. J’ai un travail qui ne me déplait pas, avec des horaires convenables, une paye moyenne, mais je ne cherche pas la richesse et je n’ai aucune ambition. Pendant mon temps libre, je lis, je regarde des documentaires, et j’observe la vie dehors depuis la fenêtre de mon salon, au troisième étage. Je sors très peu, hormis pour me rendre au bureau – à vélo, treize minutes quand les feux sont tous au vert. Ca ne me dérange pas non plus, je ne suis pas quelqu’un de très sociable. Je n’ai pas d’animaux domestiques car je suis allergique aux poils de chat et de chien. Je n’ai donc jamais tenté d’adopter un autre animal de compagnie, de peur d’y être allergique également. Et puis au final, cela m’arrange plutôt bien, car je n’apprécie pas plus que ça nos amis les bêtes. J’ai alors une bonne excuse quand un voisin ou un collègue me demande si je ne veux pas adopter le chaton d’une toute nouvelle portée, qui risque, s’il ne trouve pas très vite un toit, de se retrouver asphyxié dans un sac plastique ou noyé dans la cuvette des toilettes. Je me sens moins coupable devant une pub de la S.P.A., montrant en gros plan les yeux tristes d’un bâtard croisé berger allemand – fox terrier, et qui apparemment “n’attend que moi pour lui donner une seconde chance”. Je mange sainement. Je m’autorise tout de même un repas poubelle par semaine – je les appelle les repas poubelle, ça ne veut pas dire que je mange les restes de ma poubelle. Je ne fais pas vraiment de sport mais parfois me prend l’envie de descendre et remonter les escaliers à petite foulée, trois ou quatre fois d’affilée. Je suis vite essoufflé, et je me demande alors pourquoi j’ai fait cela. Je ne suis pas beau, mais pas tout à fait laid non plus. J’ai un regard plaisant mais un nez proéminent, ce qui fait que l’on remarque d’abord ce deuxième attribut plutôt que le premier. Je suis de taille moyenne, de corpulence plutôt mince malgré mon absence d’exercices physiques. Je pense que vous me qualifieriez de personne ennuyante, même si en soit je n’ennuie personne. J’ai un jour tenté l’expérience d’un site de rencontre, davantage pour l’attrait de la découverte plutôt que pour combler un vide quelconque. Je suis sorti avec cette jeune femme charmante, de mon âge environ, nous sommes allés boire un verre non loin de chez moi. Elle parlait de choses fascinantes, si bien que je ne me lassais pas de l’écouter. Elle était tout aussi spectaculaire au lit. Je garde un souvenir exaltant de cette expérience. Mais elle n’a jamais voulu me revoir, m’avouant par message m’avoir trouvé assommant, sans conversation, sans esprit d’initiative, sans grand intérêt. Je ne m’en suis pas offensé, elle avait totalement raison et je le savais pertinemment. J’avais préféré la suivre elle, la découvrir et découvrir grâce à elle plutôt que de tenter de me mettre en avant.
Tout cela doit vous permettre de mieux comprendre mon personnage, vous permettre de mieux vous étonner de la suite.
En ce plaisant jour de printemps, accoudé à ma balustrade, j’observe les passants, main dans la main, seuls, agrippant une poussette ou un cabas à provisions. J’écoute la polyphonie des klaxons, pas agressive pour un sou mais un peu plus sonore qu’à l’accoutumée. Je capte le mouvement des feuilles du chêne planté juste en face de chez moi, le souffle frais du vent et le gazouilli des moineaux ou le roucoulement des pigeons. Je me dis que c’est bien joli tout ça, mais qu’il y manque tout de même quelque chose. Je ne sais pas bien quoi. Mes pensées se diffusent, se fondent les unes dans les autres, chaotiques, indisciplinées. Je songe à des notions d’aventure, de jungle, d’animaux sauvages, de premier pas sur la lune et d’autres premières expériences de ce genre.
Nonchalamment, je sifflote la Symphonie n°5 de Beethoven.
Les violons résonnent, dramatiques, dans ma tête, puis les cors, comme un avertissement. Je ne sais plus si la musique vient de moi, de l’intérieur, ou si elle vient d’ailleurs. Je tourne la tête à droite, à gauche, désemparé et un peu craintif je l’admets. La musique me remplit mais emplit aussi la pièce. Je la projette par tous mes pores et elle se déverse, flux incessant, nourrissant l’espace, gouffre insatiable. Je tourne sur moi-même, je ne vois rien d’anormal, je ne produis aucun effort, mais mes pensées continuent de voler sur fond de cordes et de cuivres. Je pense nature, tribus sauvages, chasses, pêches, torrents dissimulés au fond de vallées verdoyantes, radeaux de bois, escalade de parois rocheuses à mains nues, oiseaux exotiques, vacarme du silence, tumulte gracile de la pluie dans les fougères, territoires vierges, forêts septentrionales, pics enneigés, odeurs de pin, odeurs de sève. Il y a une pause dans la symphonie et je jette un regard au dehors.
Tout est là.
J’y ai songé et c’est là, maintenant.
L’air s’engouffre par ma fenêtre et gonfle mes poumons. Il est pur, vif, puissant. Je recule, étourdi, tandis que les violons reprennent de plus belle, moqueurs, incisifs. Je garde sur mes prunelles la vision furtive que je viens d’avoir. Les cimes des arbres, les collines à perte de vue. Les cors et les percussions tambourinent, comme pour me signifier qu’ils m’avaient prévenu. L’allégresse des cordes m’incite à me pencher à nouveau. Je respire avec une joie débordante ce souffle nouveau et goûte avec délectation à cette vue dégagée.
D’un coup, la musique s’arrête.
Je n’entends plus que le sifflement du vent. Il n’y a pas d’autres bruits. J’observe la brume, légère, qui vole autour de moi et nappe l’extérieur d’une aura mystérieuse. Je m’aperçois, sans surprise aucune, que ma rue, ou plutôt les maisons de ma rue, se sont retrouvées coincées entre deux blocs de granit, deux pylônes naturels et énormes qui jaillissent d’une forêt de pins millénaires. Il n’y a personne aux fenêtres, seulement moi, et cela ne me surprend pas non plus. J’ai soudain un sentiment de liberté inextinguible qui vient posséder mon âme. Je baisse les yeux vers la cime des arbres, et je me rends compte alors que je suis suspendu. Nous flottons. La rue d’Avant flotte. Rien ne nous relie au sol, si ce ne sont, peut être, ces piliers de pierres. Le sentiment de liberté s’intensifie et je regarde avec béatitude le passage d’une nuée d’oiseaux dont je ne sais reconnaître l’espèce. Le battement de leurs ailes vient un instant accompagner le bruissement aigu du vent, leurs plumes viennent effleurer les briques de nos maisons, et ils repartent tels qu’ils sont arrivés : furtivement.
J’escalade tout aussi furtivement, et sans réfléchir, la balustrade. Et je me laisse tomber dans le vide, dans l’idée, certainement, de rejoindre moi aussi les envolées agiles des volatiles. Tout tourne autour de moi, je pense fugacement à cette jeune femme qui m’avait enfiévré. Je compare ce sentiment avec celui que je ressens maintenant mais qui finalement me parait incomparable. Je suis à cet instant à l’apothéose de la liberté.