
“L’hiver 1978 a été rude, presque autant que celui qui s’annonce. ça me rappelle de vieux souvenirs”.
Grand-Père avait tiré sur sa pipe en étouffant dans sa barbe grise un petit rire rauque, qui s’était transformé en quinte de toux sèche et sifflante. J’en avais eu mal aux poumons pour lui et je l’avais regardé en silence se tordre en deux, ses joues rouges coincées entre ses genoux cagneux, tentant vainement de calmer les soubresauts de sa poitrine. Je l’avais regardé, les yeux ronds comme des billes, les mains paralysées en l’air, au dessus des petits personnages que je m’amusais à faire vivre joyeusement quelques secondes plus tôt. Grand-Père ne parlait jamais beaucoup et quand il le faisait, cela m’impressionnait tellement que je ne savais jamais quoi lui répondre.
Il avait redressé légèrement le menton, avait raclé sa gorge, aussi loin que possible, et en avait extrait quelque épaisse sécrétion jaunâtre qu’il avait envoyée d’une brève expiration énergique et experte dans le feu qui se mourait. Je me souviens parfaitement de la scène. A l’époque, cela ne m’avait pas dégoûté. J’avais continué à le fixer, les bras en l’air, la bouche entrouverte, me demandant s’il allait mourir là devant moi – et cette pensée avait fait galoper les battements de mon coeur.
Mais non. Il m’avait lui aussi regardé, un petit sourire étirant ses lèvres craquelées, avait à nouveau porté sa pipe à la bouche, comme si de rien n’était et avait désigné la fenêtre de la tête.
“Il neige, mais c’est une bagatelle comparé à l’hiver 78. De tout petits flocons de pacotille. Du sucre glace.”
Mes billes vertes s’étaient portées vers la fenêtre, toujours plus arrondies, de surprise, de fascination, pour ce vieillard fragile dont la voix continuait de porter, grave et sereine. J’avais vu les bourrasques, les rafales blanches et poudreuses qui ne cessaient de venir frapper les vitres avec violence, toujours plus furieuses, à chaque nouvel essai, de s’y échouer bruyamment au lieu de les détruire et se frayer un chemin vers l’intérieur. J’avais pensé, alors, comment était-il possible d’avoir connu un hiver plus rude encore ? Voilà des jours que je n’avais pu sortir, des jours que je restais enfermé ici à jouer au coin du feu au lieu de jouer dehors avec mon voisin Armand.
“Tu vois ce nain de jardin, sur l’appui de fenêtre ?”
Il avait désigné la même fenêtre de sa pipe tremblante, l’oeil éclairé, la mine jubilatoire. J’avais suivi l’extension fumante de sa main, écarquillant les yeux, tentant de deviner une forme sous l’amas laiteux qui recouvrait l’appui de fenêtre et cachait d’ailleurs presque entièrement la fenêtre. Sans succès. Je m’étais même demandé s’il y avait eu un jour un nain de jardin posté ici. Encore aujourd’hui je me le demande…
Mais je n’avais pas osé le contredire et je m’étais contenté de regarder là où me demandait de regarder mon grand-père, hochant la tête d’une façon hésitante.
“C’est l’unique rescapé de la Tribu More-N’ach. Tout le reste a été ravagé par la tempête qui fit rage pendant six jours en ce fameux hiver 1978.”
Il avait fait une pause afin de mieux capter ma réaction, m’épiant du coin de son oeil droit, le seul encore assez vaillant, mais qui n’avait tout de même pas su distinguer mon incompréhension. Je pense qu’il avait dû la confondre avec de l’intérêt, car il avait continué, après un long silence jubilatoire pendant lequel il en avait profité pour à nouveau tirer sur sa pipe, à débiter son récit.
Ils habitaient là depuis des milliers d’année mais à l’origine, ils étaient d’une contrée lointaine appelée More-N’ach. Un endroit froid, glacial, au sol rocailleux, au ciel blanchâtre. C’est en tout cas ainsi qu’ils me le décrivaient, et c’était ainsi que les plus vieux le décrivaient aux plus jeunes. Tu peux alors comprendre pourquoi ils avaient voulu quitter cette contrée inhospitalière et qui pourtant les avait accueillis pendant de longs siècles, les rendant durs et tenaces. Solides. Ils ne savaient pas bien vers où ils se dirigeaient, ils ne connaissaient pas le monde, ils savaient juste qu’ils ne voulaient plus être ici. En chemin, ils traversèrent de nombreuses autres contrées – Pim’tü, Khyrtak, Sünn… et firent la connaissance d’autant de tribus. Aucune ne leur parut plus hospitalière qu’une autre, et ils continuèrent donc leur progression. Ils parvinrent un jour ici, un beau jour de printemps, l’alouette sifflotait et l’abeille butinait. Ils firent la connaissance de l’Homme, passèrent quelques temps à ses côtés et s’accommodèrent et du lieu et de ses habitants. Le temps était toujours agréable, l’herbe verte et épaisse, la pluie savoureuse, ils mangeaient à leur faim, sans effort, car la nature regorgeait de nourriture. Ils décidèrent de rester là, de s’installer auprès des Hommes, qui les laissèrent d’abord occuper leur voisinage, puis à mesure que le temps passait et apportait son lot d’évolutions, leurs pâtures, leurs champs, leurs enclos, et enfin, leurs jardins. Cela en échange de menues corvées – ça pouvait être, par exemple, éradiquer une invasion de taupes, grignoter des mauvaises herbes, récolter le miel sauvage des abeilles, repousser l’assaut de rats ou de chiens errants…
La vie s’écoulait paisiblement, pour la tribu More-N’ach, les années passèrent, les aïeuls disparurent les uns après les autres, malgré une espérance de vie particulièrement longue, leur contrée originelle devint source de légendes, de contes nostalgiques ou effrayants, de récits chevaleresques, quand, à la vérité, More-N’ach n’était qu’une terre empoisonnée dont on ne pouvait plus rien tirer de bon. Peu à peu, cependant, le climat changeait. Imperceptiblement. De façon tellement imperceptible que, comme l’Homme, les More-N’ach s’adaptaient et ne se rendaient pas compte de ce changement. Jusqu’à ce que 1978 arrive, l’hiver aussi, sans crier gare. Les More-N’ach connaissaient la neige, ils connaissaient le froid, le gel, le vent. Mais ils avaient toujours compté sur l’aide des hommes pour faire face à ces conditions exceptionnelles. Seulement, en 1978, nous n’étions pas là. Nous avions déserté notre région un moment, car la guerre était à notre porte. Nous nous étions dispersés, réfugiés ici et là, dès l’automne, afin de laisser passer l’orage. Cet orage là n’effrayait pas les More-N’ach. Ce n’était pas le genre d’orage qu’ils craignaient. Ils étaient donc restés, nous regardant partir, un peu triste tout de même de se voir privés de notre compagnie pendant un temps indéterminé. Je me souviens bien m’être retourné une fois, rien qu’une fois, les avoir salués d’un large geste du bras, puis avoir porté mes doigts serrés jusqu’aux lèvres et leur avoir envoyé un long sifflet, aigu, puissant. Il avait rebondi, à droite, à gauche, loin devant… se gorgeant de tous les autres bruits environnants – la rivière qui coulait, les feuilles qui bruissaient en tombant délicatement sur le sol, le lapin qui s’ébrouait et rentrait en frissonnant dans son terrier, le vent qui soufflait sur la terre du chemin… Puis il m’était revenu, empli de la clameur chaleureuse de mes avis More-N’ach qui me rendaient hommage en retour. Je ne savais pas que c’était la dernière fois que j’entendais l’éclat de leurs voix à l’unisson. Le reste me fut conté par notre ami ici présent, Plim.
L’automne se finit, amenant l’hiver. Et nous n’étions pas là quand la tempête surprit les More-N’ach, quand le froid le plus terrible s’abattit sur leurs petits têtes qui, bien que solides, ne pouvaient supporter les assauts violents de bourrasques glacées. Ils tentèrent de se réfugier dans leurs galeries souterraines, mais la terre gela. Elle gela si profondément que la mort vint dans les souterrains, chercher et trouver plus de la moitié de la tribu. Le reste s’enfuit en surface, contraint d’affronter le souffle glacial de l’hiver, démuni face à tant d’animosité de la part de cette Nature qui jusque là les avait plutôt bien acceptés. Passa une journée entière où ils ne purent faire tout à fait la différence entre le jour et la nuit, tant la neige qui tombait, drue, impitoyable, les empêchait de voir le soleil. Ils restèrent grelottants sous un arbre, paralysés par le froid, attendant que la tempête passe et s’attendant à ne pas y survivre. La moitié de la moitié restante succomba. Le reste bénit l’accalmie qui survint le lendemain, sans prévenir. Ils observèrent en silence le lourd manteau neigeux qui recouvrait notre jardin. Les corps sans vie qui les entouraient. Le faible scintillement du soleil qui peinait à reprendre ses droits mais qui leur apportait un peu d’espoir. Ils écoutèrent ce silence pendant des heures, n’osant se regarder entre eux, tentant de calmer le bourdonnement intense de leurs coeurs qui soulevait leurs poitrines dans des soubresauts incontrôlables. Il leur semblait que ces battements de coeurs résonnaient bruyamment en dehors de leurs petits corps, provoquant un tapage sourd qui venait dérangeait la tranquillité désormais installée. Les heures s’écoulèrent. Le froid était toujours intense mais amené avec moins de violence. La Mort vint à nouveau chercher quelques uns de nos amis, ceux qui avaient été trop éprouvés par la tempête et dont le souffle était trop vacillant. Ce fut Plim qui le premier osa bouger. Il cligna des yeux. Une fois. Puis deux. Puis il battit des cils, quelques flocons en tombèrent et vinrent se poser avec nonchalance sur le tapis laiteux dans lequel ils étaient tous enfoncés jusqu’au menton. Il tourna la tête vers ses pairs. Ils échangèrent des regards. Et peu à peu, avec peine, ils sortirent de leur transe léthargique, s’extrayant difficilement de l’emprise hostile de la neige. Ils usèrent de leurs dernières forces pour dégager le chemin vers leurs galeries souterraines. Ils perdirent là de nombreuses vies, à nouveau. Il devait rester une petite centaine de More-N’ach, à ce moment là. Ils s’équipèrent des vêtements les plus chauds qu’ils purent trouver, après les avoir réchauffés dans les rayons encore fragiles du soleil, car le gel les avaient rendus durs et cassants comme de la glace. Ils rassemblèrent des affaires, s’arnachèrent avec leurs sacs à dos emplis de maigres provisions, probablement gâchées par le froid, et après un dernier regard triste en direction de notre maison, il s’apprêtèrent à passer le portail. Après avoir perdu tant de frères, de soeurs, d’amis, d’amants… ils ne se voyaient pas reprendre leur vie ici et avaient décidé de partir chercher ailleurs cette paix de l’esprit qui les avait quittés.
Malheureusement… Ils n’eurent pas même le temps de sortir du jardin. Ils virent, les yeux agrandis d’effroi, des centaines d’animaux s’avancer, menaçants, dans leur direction. Des chats, des chiens, des rats… Autant de ces animaux qu’ils s’étaient employés à tenir éloignés de nos habitations en échange de ce bout de terrain que nous leur offrions. Les bêtes étaient affamées. Ils lisaient la convoitise au fond de leurs prunelles jaunes et enflammées. Ils avançaient de concert, d’un pas prudent, étudiant avec soin leurs proies, se pourléchant d’avance les babines devant le festin qui s’annonçait. La tempête avait dévasté leur habituel terrain de chasse, ils ne s’étaient pas nourris depuis plusieurs jours. Les More-N’ach étaient, il y a des milliers d’années, de redoutables guerriers. La contrée de More-N’ach était hostile, et pour survivre, ils étaient devenus féroces. La vie dans notre région les avaient rendus doux, affables, et il ne leur restait, comme héritage de leur passé guerroyeur, que ces quelques armes émoussées qu’ils avaient d’ailleurs pu extraire de leurs souterrains gelés. Ces pauvres lames ne servirent à rien, dans leurs mains ignorantes. Et si elles pourfendirent quelques pattes et tranchèrent quelques truffes, elles ne causèrent que bien peu de dégât en comparaison du carnage que provoqua la race animale. Bien vite, le sol immaculé se retrouva maculé du sang de nos petits compagnons. En quelques heures à peine, il ne resta plus d’eux que les os, soigneusement léchés et nettoyés par leurs redoutables prédateurs. Alors qu’ils se croyaient sauvés de ce fol épisode hivernal, prêts à partir vers un renouveau salvateur, ils avaient finalement été rattrapés par la dure loi de la nature qui s’impose et à laquelle on ne peut se soustraire. Ils avaient survécu à son premier assaut, mais, affaiblis, sans ressource, ils n’avaient pu faire face à cette deuxième vague bien plus destructrice – l’instinct de survie animal avait été le plus fort.
Seul Plim en réchappa. Obéissant lui même à l’instinct de survie, il abandonna ses congénères dès qu’il aperçut du coin de l’oeil le premier mouvement belliqueux. Il plongea dans les galeries souterraines, en referma l’accès avec force, puis resta appuyé contre la porte. Tétanisé par la peur, il écouta avec horreur le supplice de ses amis, leurs cris de douleur, le déchiquètement de leurs membres, le jaillissement de leur sang en flots puissants, les feulements victorieux de leurs tortionnaires… Il resta là trois jours et trois nuits, sanglotant, tremblotant, puis il se décida à sortir. Il admira d’un regard pétrifié le champ de bataille, s’imaginant parfaitement l’impuissance et l’inexpérience de ses amis face à cette attaque imprévisible. Chaque détail s’imprégna dans ses pupilles dilatées. Il en fut marqué à vie.
Il marcha lentement jusqu’à notre maison, escalada avec difficulté la gouttière et s’installa péniblement sur l’appui de fenêtre du salon. Il était encore là, quand nous revînmes des cachettes de nos montagnes. Il se passa plusieurs semaines, avant qu’il puisse me raconter tout cela. Pendant ce temps, je m’occupai de le nourrir, de le rassurer, de le réchauffer. Il me raconta tout, mais il refusa toujours de nous rejoindre à l’intérieur. Il restait seul, seul rescapé de la tribu de More-N’ach. Seul, il veillait sur le cimetière invisible qui s’étalait à ses pieds. Seul, il veille toujours. Attendant silencieusement que la Mort vienne enfin le cueillir.
Grand-Père s’était tu. Il avait fermé ses yeux et s’était assoupi, ronflant doucement, le menton reposant sur sa poitrine. Et moi, je l’avais regardé longuement, interdit, le regard passant de sa silhouette avachie jusqu’à l’appui de fenêtre enneigé.
J’avais oublié cette histoire jusqu’à ce que je revienne à la maison, il y a quelques jours, pour l’enterrement de ma mère. J’avais oublié cette histoire jusqu’à ce que, au moment de passer le seuil, j’apperçoive sur le sol, des morceaux colorés qui, une fois rassemblés, pourraient donner vie à un nain de jardin. Assis à ses côtés, un chat de gouttière se léchait tranquillement les pattes, lavant soigneusement ses moustaches. Il me jeta un regard perçant, bailla à s’en fendre la mâchoire, puis se roula mollement en boule sur les débris de plâtre.