L’âme des narrateurs (1)

I- Intérieur

Posant contre le mur du fond, le canapé Habitat occupe la majeure partie de celui-ci. D’une longueur de 206 cm pour une profondeur de 65,4 humains peuvent y siéger. L’ayant choisi pour son style sobre imité des années 60, je n’active jamais la fonction lit, déplorant qu’elle puisse fournir un argument de vente pour une frange de la population irrésistiblement attirée par le tout modulable. J’aime qu’un lit soit un lit, et un canapé un canapé. La tautologie est l’avenir du meuble. Il y a quelque chose d’honnête dans la tâche unique à laquelle se voue un objet pour la vie.

À la manière de Thomas Clerc, décrivez un bureau.


Production

L’ensemble était très sobre, mais possédait cependant un caractère puissant et magistral. Je crois que ce fut avant tout ces grosses colonnes nervurées qui attirèrent mon regard. Disposées à chaque angle de la pièce octogonale, elles donnaient à la pièce une allure classique qui contrastait avec tout le reste. En fait, rien n’allait avec rien, ou tout allait avec tout, puisque chaque forme, chaque couleur, chaque matière, chaque objet paraissait incongru mais se fondait finalement en une seule et même harmonie : l’harmonie du désordre. Entre chaque colonne, une petite fenêtre ronde, comme un hublot, un œil attentif et lumineux directement braqué sur le centre de la scène – le bureau. Je me sentais rassuré par cette rondeur complaisante qui venait adoucir les angles et les lignes abruptes de l’endroit. Sous ces fenêtres, les murs étaient décorés d’un papier peint jaunâtre semblable à du parchemin vieilli et couvert de lignes serrées, des phrases inclinées dont je ne pouvais lire un mot. Je baissai les yeux pour examiner la moquette bleue. Mes pieds reposaient sur une immensité marine. J’étais Jésus, qui marchait sur les flots. Jésus, au milieu d’un temple dorique, hors du temps. Le bureau était un meuble en bois imposant, il me faisait penser à l’autel d’une église catholique. J’aurais bien pris une gorgée de vin au calice, mais ici point de calice. La table était jonchée d’objets divers, d’une petite lampe orange style art déco à d’épais livres rouges empilés les uns sur les autres et qui semblaient venir tout droit de l’époque de Gutenberg. Il y avait aussi un téléphone fixe noir, trônant dans le coin gauche et fièrement surplombé par une statuette guerrière au poing droit levé. Athéna ? Son casque romain le laissait présumer. Et puis les restes d’un dîner pris sur le pouce, les miettes d’un sandwich perdues au milieu d’un emballage gras en papier, un gobelet Starbucks encore plein mais qui ne fumait plus – je détestais le café froid. Ma femme était assise à côté de moi, face au bureau, dans une chaise molletonnée aux contours en métal et à l’aspect très vintage. Je n’avais aucune idée de ce que signifiait réellement ce mot, mais à la vue de l’objet, ce fut l’adjectif qui me vint immédiatement à l’esprit. Et c’était tout. Pas d’autres meubles. Je supposai que son bureau devait cacher de nombreux tiroirs pour parvenir à dissimuler tout ce que les meubles absents ne pouvaient contenir.

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