Corps à corps (3)

III. Vue en coin

Racontez ce qui arrive au personnage à la main (même personnage que dans l’exercice précédent).

personnage a la main

 


 

Production

Stanford suffoquait. Il tentait vainement d’appeler au secours, mais les mots restaient bloqués au fond de sa gorge. Il jetait des regards désespérés autour de lui, des regards pleins de détresse, mais personne ne semblait remarquer la panique qui, pourtant, l’assaillait avec une rage démesurée. Des doigts glacés et poisseux paraissaient lui enserrer le cou, et malgré la douleur, il ne put s’empêcher de maudire cette faculté qu’il avait de toujours parvenir à passer inaperçu – faculté qu’il avait, jusqu’à aujourd’hui, toujours prise pour une bénédiction. Il était comme paralysé, assis sur sa chaise, le dos droit, les genoux parallèles sous la table, les mains posées à plat sur ses cuisses. Il était tel qu’elle l’avait laissé, trois secondes plus tôt, lorsqu’elle s’était brusquement levée, prenant congé d’un air faussement peiné mais sans mot dire et passant à côté de lui dans un bruissement de jupes moqueuses. Stanford avait tenté de la retenir et il s’était alors aperçu qu’il ne pouvait pas bouger. Il s’était également aperçu que contrairement à ce qu’il pensait, il ne retenait pas sa respiration : il lui était simplement devenu impossible de respirer.

Ses yeux tournaient dans ses orbites à une allure folle, essayant par ce biais d’attirer l’attention d’un groom, ou d’un client. Il ne fallait pas lui permettre de passer la porte, arrêtez-la! Elle m’a tuée, elle me tue, je vais mourir ! Que quelqu’un fasse quelque chose, n’importe quoi, je souffre, de l’air, je m’enfonce, ma gorge, mes bronches, que sais-je ! Je meurs !

Il accrocha, par la fenêtre, une silhouette qui dépliait un parapluie pour ensuite s’éloigner d’un pas hâtif sous le fourbe crachin d’automne auquel il avait lui-même été confronté plus tôt dans la journée. C’était elle … ! Elle ! Qui s’enfuyait sans un regard en arrière, le laissant, sans culpabilité aucune, se noyer lentement dans une terrible agonie. Dans un effort surhumain, il parvint à lever sa main droite qui vint, dans une impulsion quasiment irréelle, cogner sourdement contre la vitre. Sa paume resta un bref instant collée contre le verre embué alors que, le sang lui montant aux tempes, les poumons se consumant à la vitesse du petit bois qui prend feu sous une allumette, il suivait d’un regard lugubre et éploré la danse saccadée du parapluie qui peu à peu disparaissait dans le lointain.

Sa main glissait, laissant derrière elle une empreinte fantomatique, une traînée misérable, à mesure que sa vue se brouillait. Il ne pensait plus. Il n’entendait plus. Il sombrait dans l’inconscience, parcouru de spasmes terribles. Lentement, son corps suivit le chemin de sa main et John Stanford roula de son siège sur le sol, entraînant nappes, verres et couverts dans un fracas détonnant.

Il ne saurait jamais comment cette femme avait eu raison de lui. Il ne saurait jamais non plus le rôle exact qu’elle pouvait jouer dans cette histoire criminelle. Il n’était même plus certain qu’elle eût un lien avec Bronsky, ou que Bronsky eût un lien quelconque avec l’histoire. Elle ne lui en avait pas assez dit, ou peut être lui avait-elle dit assez pour le faire douter. Plus que de mourir ici, en 1952, inconnu de tous et sans identité, ce qui le chagrina, au moment de sa mort, fut qu’il ne résoudrait jamais cette affaire.

Et qu’au fond de son paquet il lui restait une cigarette, pour accompagner son café.

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