II. Déplacer l’angle
A partir du texte suivant, raconter la même scène mais du point de vue d’un personnage secondaire au récit (pas forcément dans l’action de l’extrait d’ailleurs) :
- Changez la tonalité du texte (fantastique, onirique, poétique, policier, science-fiction…)
- Rendez le personnage que vous traitez présent et actif à travers des éléments concrets.
- Attention, écartez-vous au maximum du style de l’auteur.
- Jakob Bronsky peut être au premier plan de l’attention de votre personnage ou plus qu’une toile de fond à votre récit.
Me voilà assis, Jakob Bronsky. Tenue de soirée noire, chemise rayée, chaussures cirées, reluisantes. Je n’ose pas lever les bras pour éviter qu’on voie les taches sous les aisselles. Je bouge le gros orteil, sens le trou de la chaussette. J’aperçois le maître d’hôtel qui s’est éloigné de quelques pas, mais sans me quitter des yeux. Il claque des doigts. Une ribambelle de grooms entoure ma table. Je regarde dans le vide, m’efforçant d’avoir l’air cool, mets la main droite dans la poche, sens mon mouchoir, et, derrière, le tissu bouffant de mon pantalon. […] Ma table est dressée en un tour de main : deux fourchettes à gauche, deux couteaux à droite, une cuiller à soupe à côté du deuxième couteau, le plus à droite. Pas de petite cuiller. Pile poil à la pointe du couteau le plus à droite, le verre d’eau. A côté du verre d’eau, le verre à vin : le verre à champagne un peu en biais. L’un des grooms me tend une serviette, un second sert de l’eau avec des glaçons, un troisième une charmante petite corbeille de pain, un quatrième apporte une bougie qu’il allume aussitôt. Un serveur en veste de velours bleu me tend la carte des vins, un second celle des alcools forts, un troisième le menu et un quatrième sort un crayon.
‒ Fuck America, Edgard Hilsenrath
Production
Stanford était attablé à côté de la porte. Il aimait cela, se trouver à proximité d’une porte, son psy lui avait d’ailleurs dit à maintes reprises qu’il paraissait toujours à la recherche d’une échappatoire, une issue de secours, pouvoir fuir rapidement, s’extirper habilement d’une situation délicate en donnant quasiment l’impression de n’avoir jamais été là finalement. Stanford, John de son prénom, était discret, du genre à passer inaperçu. C’était ce type de mec que vous regardiez passer et que vous pensiez bien avoir déjà croisé quelque part, mais où ? En réalité oui, vous l’aviez déjà croisé quelque part, et plus d’une fois en fait.
Cette faculté à se rendre invisible en toutes circonstances était bien pratique dans son métier. Stanford était agent secret.
Il tira longuement sur sa cigarette et, expirant la fumée avec délice, jeta un coup d’oeil à la table qu’il avait dans son champ de vision, directement dans sa diagonale droite C’était bien une des choses qu’il appréciait, ici. Pouvoir fumer librement en intérieur, et en accompagnement d’une entrecôte saignante, puis d’un café fumant. Ce n’était pas en 2016 qu’il pouvait s’autoriser cela, même sa femme lui piquait des crises pour qu’il aille fumer dehors. Bronsky était toujours bien entouré. C’était la troisième fois qu’il revivait cette scène, trois fois qu’il revenait afin d’essayer de trouver la faille. Il était sûr pourtant qu’il s’agissait de Bronsky. L’enquête avait été minutieuse, elle livrait des conclusions qui ne pouvaient faire de doute. Mais qui était son informateur ? Qui, parmi cette nuée de bonshommes en uniforme, lui avait refilé l’information ? L’échange ne pouvait avoir eu lieu qu’ici, dans ce restaurant. Cela aussi faisait partie des conclusions de l’enquête. Mais comment ? Stanford s’arrachait les cheveux depuis des jours. Alors il était à nouveau revenu ici, et il épiait à nouveau les faits et gestes de son suspect et de sa cour.
Les voilà donc à dresser la table, à s’affairer autour de Bronsky avec dextérité et savoir-faire. Stanford tira une autre fois sur sa cigarette et fronça les sourcils. Le moment allait venir où l’un des grooms allait lui tendre une serviette. Cet instant était celui qui avait le plus retenu l’attention de l’agent secret. C’était cela, ou rien. Ça ne pouvait qu’être ça. Alors que les verres étaient en train d’être disposés devant Bronsky, John Stanford lorgnait du côté du groom à la serviette. Il le vit, sur son chariot, s’appliquer à savamment la plier. Le problème était qu’il se trouvait de dos et que Stanford distinguait à peine ses gestes. Cela faisait trois fois qu’il insistait auprès du service d’accueil pour être installé à une autre table de façon à avoir un meilleur angle de vue – il avait même été prêt à s’éloigner de la porte pour cela – mais par trois fois on lui avait indiqué que cela n’était pas possible, avec un mouvement las du poignet en direction de la salle comble, comme pour lui dire, « voyez vous-même ».
N’y tenant plus, il se leva et fit mine de se diriger vers les toilettes. Ce groom mettait un temps fou à plier sa serviette, en comparaison du temps que les autres prenaient à installer la table. Alors que Stanford rectifiait sa perspective, chaloupant tranquillement en direction des toilettes, il constata une scène qu’il n’avait encore jamais vue. A la table juste derrière lui, il y avait cette belle dame solitaire, que John avait bien entendu déjà repérée, et ce dès la première fois où il était arrivé en 1952. Sauf que, l’ayant dans le dos, il n’avait jamais pu épier ses moindres faits et gestes. Il n’avait alors jamais pu observer ce jeune groom penché à son oreille et ce sourire léger et entendu qu’elle lui avait adressé lorsqu’il s’était redressé. La scène n’avait duré qu’une seconde, et le groom repartait déjà comme si rien ne s’était produit. En passant devant Stanford, il ne le regarda même pas, mais l’agent sut qu’il avait été remarqué car il nota la crispation de sa mâchoire et le vacillement de ses cils. Avoir été vu mais ne pas vouloir en donner l’impression… En voilà une chose qui était bien suspicieuse… Songeur, John Stanford avait oublié son homme à la serviette et lorsqu’il lui reporta son attention, ce fut pour s’apercevoir qu’il avait disparu et qu’on en était déjà à attendre la commande de Bronsky.
Il n’avait plus de raison de feindre d’aller aux toilettes. Le groom à la tâche ardue du pliage de serviette s’était éclipsé, et on l’avait de toute façon repéré. Il dévia brusquement de sa trajectoire et fit face à cette splendide femme, cette blonde aux lèvres rouges et charnues, cette beauté spectrale à la peau transparente et aux yeux translucides qui l’examinait sans pudeur et soutenait désormais son regard d’un air provocateur.
“Puis-je ?” Dit-il, désignant le siège vide.
“Faites” Répondit-elle immédiatement. C’était un mot, un seul, mais Stanford y nota une espèce de jubilation malsaine. Lentement, il tira la chaise afin de s’asseoir, ne perdant pas de vue la femme qui continuait de le toiser. Soudainement, il ne se sentait plus en position de force. Il avait l’impression sinistre d’avoir été mené en bateau, sans savoir trop comment. Peu à peu, l’inquiétude commença à le gagner. Il jeta un oeil vers Bronsky, seul à son tour, libéré de tous ses serviteurs. Puis, instinctivement, sans le vouloir, il se retourna vers sa propre table, celle qu’il avait quittée deux minutes auparavant.
Stanford avait un problème. Il n’avait plus la porte dans son champ de vision. Il était acculé. Quelque chose n’allait pas, mais il ne savait pas quoi. Il écrasa sa cigarette dans le cendrier en porcelaine, minutieusement, prenant le temps de retrouver sa contenance. Et quand enfin il lui sembla avoir récupéré un semblant de sang froid, il posa ses coudes sur la table, joignit les mains, et avança légèrement le buste en avant alors qu’il replongeait ses prunelles dans celles de la Vénus qui lui faisait face. Elle-même n’avait toujours pas perdu ce petit sourire moqueur qu’elle arborait depuis que leurs regards s’étaient croisés la première fois.
“Bonjour, monsieur Stanford. Depuis combien de temps n’étiez-vous pas venu manger ici ?”