Maladie imaginaire
Imaginez le nom et les symptômes de la « peur de la page blanche ». Envisagez la page comme un corps. Imaginez les modifications que la maladie peut avoir sur le processus d’écriture, le style, les personnages, etc., tout en tentant de répondre aux questions suivantes pour fabriquer votre écrit :
- Quelle relation entretenez-vous avec la page blanche ?
- Où partiriez-vous en vacances avec une page blanche ?
- Que vous inspire la page blanche ?
Production :
Le monde d’aujourd’hui n’est, je pense, pas habité de beaucoup plus de peurs qu’autrefois. Cependant, j’ai la nette impression que ce monde-ci se sent bien plus obligé de mettre un nom, une étiquette, sur tout – et sur tout un chacun. Je cherchais moi-même récemment à mettre un nom sur ce syndrome de la page blanche, qui habite bon nombre d’écrivains. D’abord, parce que j’avais trouvé hallucinant de constater qu’il existait une appellation attribuée à chaque type de collection, et donc de collectionneurs – saviez-vous par exemple que votre ami, collectionneur de sacs à vomi, ces petits sachets que l’on trouve dans les avions, est en fait un émeoaerosagophile? Après tout, pourquoi pas, quand on sait que la plupart de ces noms savants sont élaborés sur la base d’une racine grecque, il devient extrêmement facile d’élaborer soi-même des mots “intelligents” en s’inspirant de cette langue. J’ai donc cherché quel nom savant je pouvais donner à ce syndrome de la page blanche, parce qu’aussi, cela pourrait ensuite provoquer son petit effet au cours d’une conversation sérieuse. Figurez-vous qu’il existe déjà un nom – alors que je m’apprêtais à traduire puis à assembler moi-même et un à un les termes. On appelle cela la “leucoséphobie”, littéralement donc, la peur de la page blanche.
Et puis j’ai réfléchi, et je me suis dit que dans mon cas, cela n’avait rien d’une peur. Je n’ai pas peur. Je suis malade. J’ai la leucosépathie.
J’ai un jour rencontré une femme, qui me donnait les mêmes symptômes que la leucosépathie. Elle s’appelait Eve, et c’est pour cela que, souvent, je donne son nom à ma page blanche. Eve était le genre de femme qui ne vous laisse pas indifférent. Si vous aviez le malheur de croiser son regard dans un bar bondé et bruyant, vous restiez hypnotisé par ce que vous pouviez y voir et alors le reste n’avait plus d’importance. Il y avait tellement de choses qui passaient dans ses yeux, elle vous dévoilait son âme en un éclair, rien qu’en vous regardant. Et moi… Moi, je ne pouvais que rester là, à la contempler en silence, à penser aux mille choses que je souhaitais lui dire mais que je ne pouvais formuler. Eve… Je me sentais chanceux à seulement l’imaginer. J’étais rempli de joie, dès qu’il s’agissait de la retrouver, ici, ou ailleurs, ou même là-bas. Et pourtant, dès que, enfin, je l’avais à mon côté, je me sentais désemparé, impuissant, face à sa propre puissance. Elle était fascinante. Elle me regardait, avec son air amusé, un peu hautain, et j’en perdais mes moyens. Moi qui me crois d’ordinaire tellement intelligent… Je me sentais un moins que rien avec elle. Eve respirait l’assurance. Ses seuls claquements de talons suffisaient à m’impressionner. Eve demandait beaucoup, elle était vorace, physiquement, et intellectuellement. Tant et si bien que je prenais peur de ne pouvoir jamais la satisfaire. Il m’arrivait souvent de ne pas en dormir la nuit. De me tourner et me retourner dans mon lit en pensant à un trait d’esprit, une anecdote, qui pourrait la faire rire et me placer plus haut dans son estime. Il m’est plusieurs fois arrivé de me lever en pleine nuit, une idée géniale en tête – quelque chose d’absolument original et qui se devait d’être partagé avec elle – de décrocher mon téléphone, de composer son numéro, d’entendre la tonalité, puis le son de sa voix, et de rester alors bouche béante, muet, en me demandant comment j’avais pu faire montre de tant d’impudence – cette idée géniale était en fait idiote, et à voix haute, elle aurait eu l’air stupide, ridicule… minable. Eve a provoqué chez moi des choses que personne n’avait jamais provoquées avant. Tellement de sentiments contradictoires… J’avais chaud, et j’avais froid en même temps. J’avais faim, mais je ne pouvais rien avaler. J’avais sommeil, mais aucune envie de dormir. J’étais serein, mais je fulminais. Je l’aimais, et je la détestais à la fois. Je voulais passer tout mon temps avec elle, mais je m’en sentais si peu souvent la force. J’étais fier, mais découragé. C’était cela, Eve. Elle pouvait vous rendre plein d’espoir en sonnant à votre porte un soir, et vous achever d’une seule oeillade l’instant d’après. Je mesure un mètre quatre-vingt-dix-sept et elle, quarante centimètres de moins. J’aurais pu l’allonger au sol d’un simple revers de la main et balayer ainsi son insolente omniscience. Mais non. C’était chez moi, seul, que ma colère faisait rage et que je maudissais mon apragmatisme. Je détruisais tout ce qui passait à portée de ma main, frustré par mon impuissance, stupéfait de cet effet dévastateur qu’Eve avait sur moi, de cette emprise, cette capacité à me faire m’oublier. Eve m’avait lobotomisé. Elle était ma drogue, sans qui je ne pouvais vivre, mais avec qui je ne vivais pas non plus. Elle me faisait perdre toutes mes capacités mentales, je redevenais un enfant de deux ans qui peine à aligner trois mots, je devenais un animal fulminant tournant en rond dans une cage rectangulaire, cherchant à trouver cette sortie qu’il était pourtant si sûr d’avoir aperçu, peut-être même frôlé, la seconde précédente. Voilà. C’était ainsi, d’être avec Eve.
Si vous n’êtes pas écrivain, et que vous vous demandez ce que peut bien provoquer cette fameuse leucosépathie, alors passez du temps avec Eve et tombez amoureux d’elle. Vous comprendrez à quel point l’on peut subir cette maladie, sans pouvoir, ni même peut-être vouloir s’en défaire.
Si au contraire vous êtes écrivain, alors vous saisirez parfaitement comment j’ai vécu ma relation avec Eve, et comment elle s’est terminée.
Si elle s’est terminée…